Agriculteurs et éleveurs : prévenir les conflits
Première cause de morts violentes dans le sud du Tchad depuis cinq ans. Voici ce qui est établi, ce qui l’est chez nous, ce qui explique que des litiges de champ tournent au drame — et six mesures de prévention à l’échelle d’un canton.
En trois phrases
- Depuis cinq ans, les violences entre agriculteurs et éleveurs sont la première cause de morts violentes dans le sud du Tchad.
- Au Tchad, elles ont fait au moins 1 230 morts entre 2021 et 2024 ; le Mandoul n’en est pas l’épicentre, mais accueille les troupeaux transhumants.
- Contre l’absence de règle écrite, ADEB LONODJI propose six mesures et s’engage à fournir un cahier de médiation où consigner chaque règlement.
Ce que disent les chiffres nationaux
Une étude remise au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme recense, pour la seule année 2021, 309 morts et 182 blessés dans des conflits entre agriculteurs et éleveurs au Tchad, avec 24 incidents signalés et environ 6 500 personnes déplacées.
Sur une période plus longue, l’International Crisis Group établit qu’entre 2021 et 2024, les violences agropastorales du sud et du centre du pays ont causé au moins 1 230 morts et plus de 2 200 blessés, avec un pic en 2022–2023 — l’attaque de Sandana, dans le Moyen-Chari, faisant treize morts en février 2022, et les affrontements du Lac-Iro entre dix-neuf et trente morts en septembre 2022. Deux localités du département voisin du nôtre.
Amnesty International, après avoir enquêté dans quatorze villages de quatre provinces du sud en 2025, documente sept épisodes de violence entre 2022 et 2024 totalisant 98 morts et plus de cent blessés, et relève un point décisif : trois de ces sept épisodes seulement ont donné lieu à des procès, pour trente-sept condamnations. C’est de là que naît le cycle : quand la justice ne passe pas, la vengeance prend sa place.
Le Crisis Group décrit enfin une transformation de la nature de ces violences, et il faut la citer parce qu’elle explique l’effroi : des femmes, des enfants et des personnes âgées désormais visés alors que les affrontements ne concernaient auparavant que des hommes ; des réserves de nourriture détruites, ce qui était inédit ; des attaques coordonnées sur plusieurs villages à l’aide de téléphones et de motos ; et un armement qui est passé des armes traditionnelles aux armes automatiques. La même source signale la circulation, sur les réseaux sociaux, d’appels à constituer des groupes d’autodéfense — ce qui serait la pire des issues, et la plus difficile à défaire.
Où en est le Mandoul
Il faut être exact : le Mandoul n’est pas, à ce jour, l’épicentre de ces violences. Les épisodes les plus meurtriers documentés l’ont été dans le Moyen-Chari, le Logone Occidental et le Logone Oriental. Notre province est cependant une zone de destination de la transhumance, et deux faits récents y sont établis.
Le premier, en septembre 2026, à la limite des cantons de Bangoul et de Békamba, dans le Mandoul Occidental : une altercation entre jeunes dégénère, un jeune homme est tué par balle, quatre autres personnes sont blessées dont le commandant de brigade de Békamba, et le préfet du Mandoul Occidental comme le secrétaire général de la province doivent dépêcher les forces de l’ordre. La presse rattache l’origine du différend au pâturage, mais aussi — et surtout — à une question de délimitation entre les deux cantons, qui dure depuis plusieurs années. C’est précisément le cas où les mots comptent : il s’agit d’un différend foncier entre deux cantons voisins, non d’un affrontement entre agriculteurs et éleveurs. Le remède n’est pas le même.
Le second, dans le Mandoul Central, où la presse tchadienne a signalé un conflit en cours entre agriculteurs et éleveurs dans les villages de Toura 2 et de Ndan. Nous n’avons pas pu accéder au détail de ce dossier : nous le citons comme un signalement à vérifier, pas comme un fait établi.
Un dernier élément, structurel, achève le tableau et nous concerne directement : le grand programme pastoral du pays, le PRAPS-2 — 118,9 millions de dollars sur 2022–2027 — ne couvre que treize provinces sahéliennes, et le Mandoul n’en fait pas partie. Les zones de départ des troupeaux sont financées ; les zones d’accueil, où les troupeaux rencontrent les champs, ne le sont pas. On ne réduira pas des conflits d’arrivée en n’investissant qu’au départ.
Ce n’est pas la sécheresse qui tue, c’est l’absence de règle écrite
Les causes de fond sont connues et personne ne les contestera : la pression démographique, le changement climatique qui réduit les pâturages et pousse les troupeaux vers le sud, l’extension des surfaces cultivées qui ferme des couloirs, la croissance du cheptel, l’accaparement de terres par de nouveaux acteurs agricoles, et une part des budgets publics consacrée à l’agriculture et à l’élevage qui reste comprise entre 1 et 3 %, avec un taux d’exécution de ces crédits tombé à 17,8 % en 2020.
Mais les déclencheurs immédiats, eux, sont d’une banalité frappante : un animal dans un champ, un couloir mal respecté, un accès à un point d’eau. Ce qui transforme cette banalité en mort d’homme, ce sont quatre défaillances que l’étude remise aux Nations unies nomme sans détour : l’absence de trace écrite des règlements passés, si bien que le même litige se rejoue chaque année ; l’affaiblissement du rôle des autorités traditionnelles, qui l’apaisaient autrefois ; des règlements rendus par des autorités civiles ou militaires qui laissent un sentiment de partialité ; et l’absence de tribunal dans les zones rurales éloignées, doublée d’une impunité perçue.
Ce diagnostic est une bonne nouvelle déguisée. Il désigne des manques que l’on peut combler à l’échelle d’un canton, sans attendre un programme national : écrire, délimiter, afficher, enregistrer.
Des dispositifs existent, certains ont déjà marché ici
La recommandation principale du Crisis Group n’est pas d’inventer : c’est de réactiver les comités mixtes de liaison, un mécanisme de médiation communautaire qui fonctionnait dans les années 1990. Amnesty International recommande de son côté un renforcement de la présence policière, un désarmement, un cadre légal de la transhumance, des comités de prévention et un plan d’adaptation climatique.
Le cadre institutionnel, lui, n’est pas vide : il existe des comités départementaux et provinciaux d’action et des instances locales d’orientation et de décision, auxquels s’ajoutent les autorités coutumières et religieuses, dont le rôle de médiation est reconnu. Sur le plan juridique, la circulation du bétail est réglementée depuis une loi du 31 octobre 1959, le régime foncier repose sur les lois du 22 juillet 1967 et leurs décrets d’application, et la loi d’orientation agro-sylvo-pastorale et halieutique du 19 décembre 2018 fixe l’objectif d’une cohabitation pacifique. Enfin, un code pastoral est en préparation : ses dernières recommandations ont été validées à N’Djamena le 19 juin 2026, autour de la gestion des espaces pastoraux, de la prévention des conflits et de la cohabitation.
Autrement dit, ni les textes ni les instances ne manquent vraiment. Ce qui manque, à l’échelle d’un canton, c’est que quelqu’un s’assoie et écrive : où passe le couloir, quand entrent les troupeaux, qui arbitre, et où est consigné ce qui a été décidé l’an dernier.
Un protocole de prévention à l’échelle de nos cantons
Nous proposons six mesures, dans cet ordre, parce que chacune rend la suivante possible. Aucune ne demande un financement national, et aucune ne désigne un coupable.
1. Délimiter et afficher. Tracer avec les chefs de canton, les agriculteurs et les éleveurs les couloirs de transhumance, les aires de pâture et les zones de culture ; les faire arrêter par la commune ; les afficher en mairie, dans les cantons et sur le terrain. Un couloir que tout le monde peut voir est un conflit de moins.
2. Régler la question des limites entre cantons. Le cas de Bangoul et de Békamba le montre : une limite non tranchée depuis des années finit par coûter une vie. Nous demandons que les limites contestées du département soient relevées, discutées et arrêtées, plutôt que réveillées à chaque saison.
3. Publier un calendrier de transhumance. Dates d’entrée et de sortie des troupeaux, affichées et respectées. La plupart des différends naissent d’un troupeau arrivé avant la récolte.
4. Donner de l’eau au bétail ailleurs qu’aux champs. Des points d’eau pastoraux dédiés, sur les couloirs : c’est la mesure la plus efficace au franc dépensé, parce qu’elle supprime la raison même de la traversée.
5. Un comité mixte par canton, saisi avant la gendarmerie. Agriculteurs et éleveurs à parité, présidé par la chefferie, avec les deux ou trois notables que les deux parties acceptent. Il se réunit avant la saison, pas après l’incident.
6. Un cahier de médiation, et c’est peut-être le plus important. Chaque règlement consigné par écrit : date, parties, objet, décision, montant de la réparation s’il y en a, signatures ou empreintes. Conservé en deux exemplaires, à la chefferie et à la mairie. C’est la réponse directe au premier défaut relevé par les Nations unies — l’absence de trace. Un litige écrit ne se rejoue pas l’année suivante ; un litige oublié, toujours.
Ce qu’ADEB LONODJI s’engage à faire
Nous nous engageons :
- à fournir le cahier de médiation — registre imprimé, modèle de procès-verbal en une page, et formation de deux personnes par canton à le tenir
- à recenser avec les habitants les limites contestées et les points de frottement récurrents du département, et à remettre ce relevé à la préfecture, à la commune et aux chefferies
- à ne publier aucun bilan d’incident sans l’avoir vérifié auprès de deux sources indépendantes, et à démentir publiquement ce que nous aurions relayé à tort
- à porter auprès du ministère en charge de l’Élevage, avant la promulgation du code pastoral, la demande d’une fenêtre de financement pour les zones d’accueil de la transhumance, aujourd’hui exclues du PRAPS-2
Ce que nous ne savons pas
Nous ne disposons d’aucun relevé des incidents survenus dans le département du Mandoul Occidental : ni nombre, ni localisation, ni suites judiciaires. Nous ne connaissons pas le tracé des couloirs de transhumance de nos cantons, s’il a été arrêté un jour. Nous ne savons pas quelles limites inter-cantons sont juridiquement fixées et lesquelles restent en litige. Nous ignorons si un comité mixte fonctionne aujourd’hui dans l’un de nos cantons, et si les règlements passés ont été consignés quelque part. Nous n’avons pas pu vérifier le signalement du Mandoul Central.
Ces cinq lacunes sont notre programme de travail autant que nos demandes aux services de l’État. Nous publierons ici ce que nous établirons, avec sa source et sa date — et nous ne comblerons aucun de ces trous par une estimation.
Un acteur porte déjà ce mandat dans notre province : le projet PARCOURS, lancé en mai 2026 par le consortium COOPI, ACCORD/Tchad et RAPS-Développement, comporte un volet explicite de prévention des conflits agropastoraux. Nous le recensons, avec les autres, sur notre page ONG et partenaires opérationnels au Mandoul.
Sources : étude Le droit à l’alimentation et les conflits agriculteurs-éleveurs au Tchad, remise au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, 2023 (309 morts et 182 blessés en 2021, 24 incidents, environ 6 500 déplacés ; cadre juridique ; défaillances des mécanismes de règlement ; 1 à 3 % des budgets sectoriels et 17,8 % de taux d’exécution en 2020) ; International Crisis Group, Tchad : rompre le cycle des violences agropastorales, briefing n°199 (au moins 1 230 morts et plus de 2 200 blessés entre 2021 et 2024, Sandana en février 2022, Lac-Iro en septembre 2022, transformation de la nature des violences, recommandation de réactiver les comités mixtes de liaison) ; Amnesty International, novembre 2025 (quatorze villages de quatre provinces du sud, sept épisodes entre 2022 et 2024, 98 morts et plus de cent blessés, trois épisodes sur sept suivis de procès pour trente-sept condamnations) ; Tchadinfos et Le Pays, 3 et 5 septembre 2026 (cantons de Bangoul et de Békamba : un mort, quatre blessés, différend de délimitation ancien) ; Le Pays (signalement d’un conflit dans les villages de Toura 2 et de Ndan, Mandoul Central — détail non accessible) ; Tchadinfos, 19 juin 2026 (validation des dernières recommandations du code pastoral) ; PRAPS-2 Tchad, présentation officielle (118,9 millions de dollars, 2022–2027, treize provinces sahéliennes dont le Mandoul ne fait pas partie). Ce dossier relève des thématiques Paix & cohésion et Agriculture, élevage & sécurité alimentaire. Nos engagements de méthode figurent sur la page Redevabilité.
Comment nous parlons de ce sujet
Les violences entre agriculteurs et éleveurs sont, depuis cinq ans, la première cause de morts violentes dans le sud du Tchad. C’est un sujet où l’imprécision tue : une rumeur mal rapportée, une communauté désignée en bloc, un bilan gonflé, et l’on passe d’un litige de champ à une vengeance. ADEB LONODJI s’impose donc quatre règles sur cette page et dans tout ce qu’elle publiera sur la question.
Aucune communauté désignée
Nous nommons des faits, des lieux et des dates, jamais un groupe comme coupable. Les auteurs d’un acte sont des individus et relèvent de la justice ; les communautés, elles, ont à cohabiter le lendemain.
Rien sans source
Chaque chiffre de cette page porte sa source et sa date. Nous ne relayons aucun bilan qui nous serait rapporté sans vérification, et nous écrivons ce que nous ignorons.
Les mots exacts
Un différend de limite entre deux cantons n’est pas un conflit agriculteur-éleveur, même s’il éclate à propos d’un pâturage. Confondre les deux ajoute une fracture imaginaire à un problème réel.
La prévention, pas l’arbitrage
Nous ne sommes ni juge, ni partie, ni médiateur officiel. Notre rôle est d’aider à mettre en place, avant l’incident, ce qui permettra de le régler : des limites écrites, un calendrier connu, une instance saisissable.